Trait de trahison











« TU dis toujours que l’amour est l’affaire de celui qui comprend. Que puis-je comprendre de cette nuit du 30 décembre où tes lèvres se sont mêlées aux siennes ? »
Elle me regarde. Sa mandibule encore accolée à ses clavicules. Un long silence fait place à des images et des bruits insonores explosent ma tête, jusqu’à ramener mon esprit au bord de l’étourdissement.
Ta bouche.
Ta façon à toi de me parler de ta petite amie. Tes promesses d’amour font le tourbillon sur le bout de mon nez. Comment voudrais-je partager ma conquête ?
-Réponds-moi, traîtresse. Ouvre-la que je te crache sur la joue.
Quand elle ouvrit la bouche, des mots pesants me frappèrent de toutes parts.
« Tu peux me juger. Je suis déjà damnée de toute façon. Mais, si l’on pouvait échanger de place… Si seulement ce soir-là tu avais la soif qui brûle le voyageur… Si tu avais bu de cette boisson de la fête… Si tu étais prise en princesse avec des mots d’amour dans ces ténèbres profondes et la complicité des feuilles de cerisiers… Si ce mâle t’avait serré contre lui en appelant à témoin le souffle froid de la mer qui te lèche la peau sans pitié… »
-Chapelet de mensonges, interrompis-je. Son souffle plus stable que la coulée du temps emporte le parfait monologue jusqu’au fond de ma conscience, plus attentive après ma tentative d’intimidation ratée… 
« … Si ta curiosité s’accrochait à toi… Si tu avais la conscience que ce fils de pute n’était ni plus ni moins qu’un petit joueur d’échec que tu pouvais baiser en passant, au nom de sa petite amie officielle actuelle et de celles à venir…
Non, je préfère demeurer dans le présent statut qui participe désormais à ma condition de femme de chair et de sang avant toutes règles d’amitié, antérieur à l’invention de la fonction de juge et promoteur de sentiment d’orgueil chez la victime que tu deviens. »
Son visage dessinait une sérénité, une sagesse sculptée par le temps et les circonstances de la vie les plus propres à plonger l’humain dans la folie.
Elle reprit la lecture de son livre : « une vie ».
J’ai baissé ma tête. Mes yeux étaient déjà mouillés de larmes, mes entrailles de remords et mon âme de confusions. Les élèves qui rentrèrent de récréation mirent à contribution leur part de silence qui devait nous unir à jamais.



Jacob Jean-Jacques, Petits Trous, pp 63-64



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Qui connait une histoire pareille?